Les villages de la honte
A la fin du 19e siècle, les expositions universelles rencontrent un énorme succès dans toutes grandes villes européennes. Celle de Bruxelles – la World’Fair, comme disaient les snobs –  se tient du 10 mai au 8 novembre 1897.

AfficheL’exposition principale est organisée dans le parc du Cinquantenaire . (C’est là, dans le roman, au stand de L’Etoile, que Léo Dover rencontre l’infirmière Clarissa Green.) Sa section africaine, quant à elle, se situe à Tervuren, à quinze kilomètres de là. Les deux sites sont reliés par un tramway électrique – une innovation  technique – et par une nouvelle avenue, l’avenue de Tervuren, tracée pour la circonstance.

Le château de Tervuren aujourd'hui

Le château de Tervuren aujourd’hui

C’est le roi lui-même qui, dans le but de redorer l’image de son Congo boudé par les Belges, avait exigé d’adjoindre une section africaine à l’exposition internationale. Il avait choisi d’héberger cette annexe dans son domaine de Tervuren, où il avait fait édifier à grands frais, outre les trois villages africains, un imposant Palais des Colonies (un pluriel qui illustre bien sa mégalomanie, puisqu’en fait de colonie, il n’en avait qu’une seule – de taille, il est vrai).

Dessin paru dans "Le Petit Bleu"

Dessin paru dans « Le Petit Bleu »

L’exposition de Tervuren conçue par des architectes et des artistes avant-gardistes, sous la direction de Paul Hanckar, présentait un inventaire complet de l’espace congolais : géographique, biologique (faune et flore), économique (produits et ressources naturelles), politique (formes d’administration) et culturel.

Les villages africains dans le parc de Tervuren

Les villages africains dans le parc de Tervuren

Naturellement, le but ultime était de monter en épingle le rôle civilisateur que Léopold II s’était attribué, à la barbe des pays européens, lors de la Conférence de Berlin de 1885. En décrivant un Congo en proie à l’esclavagisme, aux maladies et aux guerres tribales, en un mot croupissant dans les ténèbres de la barbarie, on justifiait et on glorifiait la « mission civilisatrice » de la colonisation.

Dessin du Petit Bleu

Dessin du « Petit Bleu »

L’attraction qui rencontrait le plus de succès était les trois « villages noirs ». Soixante-cinq « vrais » Congolais, amenés tout exprès en Europe pour rejouer leur vie quotidienne, s’y donnaient en spectacle. Il s’agissait de montrer aux visiteurs la progression de l’humanité : les Pygmées représentant la sauvagerie primitive, les splendides guerriers Bangalas, la force de travail et la chair à canon. Un dernier village composé d’enfants habillés à l’occidentale et instruits par des missionnaires prouvait que les nouveaux colonisés étaient susceptibles de progrès, si l’on s’en donnait la peine.

Dans un extrait non publié du roman, Dover visite ce dernier village:

Les Bangalas. A leur mine morose on devine qu'il ne posait pas de gaieté de coeur.

Les Bangalas. A leur mine morose on devine que le coeur n’y est pas.

« L’abbé pédalait déjà comme un forcené en continuant à récriminer contre le vicomte Van der Linden :

— Je lui ai proposé de faire inaugurer mon village par le roi. J’en étais déjà à faire répéter à mes enfants la Brabançonne à la mandoline… Pensez-vous ! Le vicomte m’a envoyé promener. Il a même refusé que je fasse construire une chapelle et que je plante un potager…

IMG_2222Son « village » ne comprenait en tout et pour tout qu’une école. Une pancarte annonçait qu’elle avait été édifiée gracieusement par une firme spécialisée dans la construction de vérandas en bambous et en roseaux. Ses protégés, habillés de costumes marin et chaussés de souliers vernis, jouaient de la mandoline ou traçaient des jambages au tableau noir. Sur leur béret, on lisait des noms de bateau en lettres d’or. Seules quelques dames d’œuvre les contemplaient d’un œil attendri.

Dover continua son chemin. Il était bien forcé de reconnaître que le village de l’abbé Van Looy suait l’ennui. La grande foule en voulait pour son argent : de « vrais » Nègres, venus en droite ligne de la forêt vierge, avec leur visage effrayant et leur costume traditionnel réduit à un bout de ficelle. « 

FunéraillesCes villages africains étaient  envahis par un public qui se laissait aller à ses penchants racistes. Les visiteurs abreuvaient de quolibets les figurants forcés. Ils leur jetaient des morceaux de pain et des mégots de cigare, en dépit des écriteaux interdisant de le faire.

On voit par là que cette époque qu’on dit « belle » n’avait rien à envier en fait de cruauté à celles qui suivirent. Seules quelques « belles âmes » indignées reprochaient aux organisateurs leur inhumanité et stigmatisaient le sort injuste fait aux Congolais.

Leur transport jusqu’en Europe avait été interminable et épuisant. En outre, durant la journée, on abritait ces malheureux dans des paillottes peu faites pour le climat humide de la Belgique. Beaucoup tombèrent malades. Certains furent atteints de pneumonie. Sept d’entre eux 
furent enterrés en cachette dans le petit cimetière de Tervuren. Néanmoins, l’exposition fut un succès, avec plus d’un million de visiteurs, qui ne soucièrent guère de ce fait divers.

Statue Tervuren1Congo I presume (sculpture de Tom Frantzen)

Inauguré lors du centenaire de l’exposition coloniale de 1897, ce monument fut édifié dans le parc de Tervuren, à l’endroit même où étaient installés les villages africains de l’exposition coloniale. 

Un hommage au roi Léopold II ou une critique du colonialisme?  Les trois guerriers, en vêtements traditionnels de fête, sont dépourvus de pieds.  Une allusions aux mains coupées ? En tout cas, le lion, qui pourrait représenter la Belgique, se détourne du Roi. A l’exemple de beaucoup de  Belges offusqués de ses folies congolaises et de ses frasques.

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